
Nafsi mulhime - La Passion
Le troisième degré du nafs, Nafsi mulhime, est celui de l’âme qui commence à s’ouvrir aux réalités spirituelles. Il peut être le lot du néophyte qui fait ses premiers pas dans la Voie soufie, de celui qui vient de s’abandonner à l’Islam, ou encore de l’être saisi par l’appel divin, quelle que soit sa tradition. C’est l’âme qui goûte, pour la première fois, à la douceur d’une présence indicible, sans encore en comprendre les subtilités ni en maîtriser les fluctuations.
Pourtant, au commencement, l’âme ne demeure pas longtemps dans cet état. Nafsi mulhime se dévoile tel un éclair, illuminant le cœur durant quelques instants, quelques jours, parfois quelques mois, avant de s’effacer à nouveau. Le cheminant oscille alors, comme un funambule entre trois réalités intérieures : Nafsi emmare (l’âme soumise à ses passions), Nafsi levvame (l’âme qui se blâme) et Nafsi mulhime (l’âme inspirée).
Le rôle du Maître spirituel : stabiliser le disciple à Nafsi Mulhime
Les premières années sous la guidance du maître sont dédiées à ancrer solidement le disciple dans cet état d’inspiration. Car tant que Nafsi mulhime demeure une lueur éphémère, apparaissant et disparaissant au gré des épreuves et des fautes, l’âme n’a pas encore trouvé sa demeure. Le cheminant est alors soumis à des allers-retours incessants entre les différents états du nafs, traversant des vagues d’élévation et de chute.
Les oscillations du cheminant : entre clarté et obscurité
1. Entre Nafsi mulhime et Nafsi levvame : l’errance de l’âme en quête de stabilité
C’est le cas du disciple qui, par moments, expérimente une union intime avec le divin, un ravissement intérieur, une plénitude ineffable… avant que, suite à une faute ou une négligence, cet état ne s’évanouisse. Désemparé, il se retrouve projeté à Nafsi Levvame, où il se blâme de cette perte et se sent privé de lumière. Cependant, par la grâce divine, la bénédiction du maître et la sincérité de son cœur, il retrouve à nouveau Nafsi Mulhime, comme un exilé qui revient à sa patrie après un long périple.
Il faut comprendre ici que rien ne disparaît véritablement : un état spirituel ne meurt pas, il s’occulte temporairement pour mieux renaître.
2. Entre Nafsi levvame et Nafsi emmare : la descente dans les ténèbres
Lorsque le cheminant, après avoir goûté à Nafsi mulhime, tombe plus bas encore et sombre dans Nafsi emmare, il entre dans la nuit obscure de l’âme. Ici, l’oubli de Dieu n’est plus seulement une absence, mais une captivité. L’âme se lamente, non plus seulement d’avoir perdu le lien avec l’Absolu, mais de s’être laissée enchaîner par les illusions du monde. Or, le plus grand piège de Nafsi emmare n’est pas la faute en elle-même, mais l’attachement du cœur à certaines choses de ce monde et l’oubli du Bien-Aimé.
Alors, le disciple fait l’expérience d’une double peine : d’un côté, il est privé de l’objet de ses désirs terrestres, de l’autre, il se sent exilé de la présence divine. C’est le véritable enfer de la Voie, une crise mystique nécessaire pour forger l’âme et lui permettre, après chaque chute, de mieux se relever et de raffermir son lien avec le divin.
Il n’y a donc nul lieu de désespérer : chaque épreuve est un creuset qui raffine l’or du cœur.
Les Bienfaits et les Écueils de Nafsi mulhime
Les lumières de Nafsi mulhime :
• L’éveil à l’intuition divine, à travers Son amour, Sa présence, ou l’un de Ses attributs ;
• Une sensation de plénitude, un avant-goût de l’infini ;
• Le Fana Fi Cheikh : une admiration profonde, voire un amour ardent pour le maître spirituel, reflet du divin ;
• Les premières ouvertures spirituelles, distinctes selon les âmes ;
• Une effusion de songes célestes, où les Mourshides (vivant ou décédés) s’invitent dans le sommeil ;
• Bien que son visage demeure voilé par le secret divin, le Prophète (SAW) peut se révéler en songe ;
• Le début de la Passion mystique : une ébauche de l’Amour, comparable aux premiers frissons d’un amour terrestre, où l’âme effleure la main du Bien-Aimé sans encore oser L’embrasser.
Les écueils et les illusions de Nafsi mulhime :
• L’immaturité du cheminant, encore novice dans la gestion de ses désirs et de son rapport au divin ;
• Les rechutes fréquentes dans les degrés inférieurs du nafs ;
• L’incapacité à maintenir une vie intérieure stable et continue ;
• L’illusion sur soi-même, croyant être arrivé à destination alors que la route ne fait que commencer ;
• Les mirages de la Dounya, que l’âme ne sait pas encore discerner clairement ;
• L’idéalisation du chemin spirituel, imaginant que le Fana Fillah se vit comme l’épopée d’un héros invincible, ou d’une dissolution en Dieu. Répétons-le, le nafs ne meurt jamais tant que la vie terrestre subsiste. Il peut se pacifier, mais il peut aussi rechuter, quel que soit le degré de purification atteint.
Les Questionnements de Nafsi mulhime : l’initiation au Mystère
Le disciple à Nafsi mulhime s’interroge, tâtonne, vacille dans son rapport à l’invisible.
• « Il y a des jours où je ressens Dieu, et d’autres non… Pourquoi ? »
La Voie soufie est précisément là pour lui enseigner l’art de la constance et de la stabilité spirituelle.
• « On me parle d’ego, mais je ne comprends pas… »
Il n’a pas encore une pleine conscience de son nafs, et c’est tout l’enjeu du cheminement : apprendre à se connaître pour mieux s’élever.
Ainsi, Nafsi mulhime est l’aube d’une aventure infinie. C’est l’instant où l’âme, encore hésitante, pose le pied sur le seuil du Palais, sans encore oser franchir pleinement la porte. Ce n’est pas l’Amour ultime, mais le prélude d’une danse, où le cœur apprend peu à peu à se détacher des ombres pour s’abandonner à la Lumière.