
Les attributs divins du 21e siècle
Il est Unique, et pourtant, Ses attributs sont d’une multiplicité infinie.
Il est sans forme, au-delà de toute description, insaisissable par l’intellect, impénétrable aux facultés humaines. Aucun regard ne L’atteint, et pourtant, Il éclaire tout regard. Il demeure l’Inconnaissable absolu, Celui dont même la raison la plus subtile ne peut cerner l’essence.
Pourtant, à travers Ses attributs, Il s’est révélé aux Prophètes et aux saints, leur offrant un accès voilé à Sa Réalité transcendante.
Ses attributs sont innombrables, et, bien que Lui-même soit sans forme, ils peuvent, quant à eux, prendre forme.
Ils se projettent dans les mondes visibles et invisibles, s’incarnent dans la création et se manifestent selon les réceptacles qui les accueillent.
Moïse, selon la tradition, voulut voir l’Essence pure, sans voile, sans l’intercession des attributs. Mais contempler l’Être Absolu en Son Essence était un fardeau que même une montagne ne pouvait supporter. C’est pourquoi Sa Lumière le foudroya.
Les saints, eux aussi, reçoivent la manifestation de Ses attributs, mais chacun selon sa propre prédisposition intérieure. Tout connaissant perçoit Dieu selon ce qu’il est, et nul ne Le voit de la même manière. Ainsi, les saints, bien qu’unis dans la contemplation, diffèrent dans les reflets qu’ils en perçoivent.
Mais où cette vision se déploie-t-elle ?
C’est dans l’espace imaginal, ce monde subtil entre le visible et l’invisible, que s’opère la communication avec les attributs divins.
Tout l’enseignement soufi repose sur le développement de cette plateforme imaginale, qui permet à l’aspirant d’accéder aux réalités spirituelles tout en menant un travail de pacification de son nafs. Car un nafs agité, insatisfait, désordonné, corrompt la perception et voile la lumière des attributs.
Le mouride est ainsi conduit à discipliner son imaginal. Il apprend d’abord à projeter son regard intérieur sur son cheikh (Fana Fi Shaykh), puis sur la lumière mohamedienne (Fana Fi Rassoul), jusqu’à ce qu’il soit prêt à contempler, sans intermédiaire, les attributs divins eux-mêmes (Fana Fillah).
Mais cet enseignement peut être détourné. Certains, au lieu de s’ancrer dans le divin, usent des pouvoirs de l’imaginal pour acquérir des influences mondaines. Pourtant, si l’imagination créatrice est une arme redoutable, elle ne doit être maniée que selon l’ordre divin, non selon les caprices du nafs. Les véritables maîtres, les mûrshids, n’utilisent cette puissance qu’en conformité avec la Volonté suprême, notamment pour guider et éveiller leurs disciples.
C’est pourquoi le combat contre le nafs est la condition absolue avant d’atteindre ce que l’on appelle grossièrement Fana Fillah, cet effacement total (mais non continuel car nous demeurerons fondamentalement humains) en Lui. Un nafs pacifié saura manier l’imaginal avec justesse ; un nafs encore turbulent en fera une arme de perdition.
Mais voici l’enjeu majeur : les attributs divins que les connaisseurs contemplent aujourd’hui ne sont plus ceux des siècles passés.
Les compagnons du Prophète, lorsqu’ils furent éveillés, ne virent pas les mêmes attributs que les grands mystiques musulmans des générations suivantes. Chaque époque dévoile un pan différent de Sa Réalité.
Les attributs ne sont pas figés. Ils évoluent selon l’ère, ils varient selon l’individu, ils se renouvellent selon la nécessité du temps.
Et pourtant, bien que la connaissance des attributs se transforme au fil des siècles, les confréries soufies, elles, demeurent figées.
Pourquoi ?
Pourquoi, alors que la manifestation divine est en perpétuel renouvellement, les formes extérieures des écoles initiatiques restent-elles figées dans un corporatisme d’un autre temps ?
L’habit, les pratiques, les expressions rituelles… tout semble ancré dans un formalisme immuable, alors que l’essence même de la Voie est de suivre le mouvement du Réel.
Il ne s’agit pas de renier l’Islam, ni de dénaturer l’enseignement soufi. Mais il s’agit d’adapter la forme à la réalité du siècle, sans altérer le fond.
Le chapelet, par exemple, est un outil essentiel au début du parcours. Mais vient un moment où il devient un voile.
Même les dhikrs, ces invocations sacrées, peuvent, à un certain degré, devenir un obstacle si l’aspirant s’y attache au détriment de la contemplation pure.
L’Heure du Renouveau ?
L’ère actuelle exige-t-elle un renouvellement profond de la manière dont la Voie soufie est enseignée et transmise ?
Le combat contre le nafs ne peut-il toujours se réduire aux pratiques d’autrefois : servir les repas dans les dergahs, nettoyer les lieux de prière… ?
Ces méthodes avaient leur place dans un autre contexte, mais aujourd’hui, le combat se situe ailleurs, sur un autre plan, différent selon les sociétés et les nations.
Sommes-nous en retard, figés dans des schémas qui appartiennent au passé ?
Ne faisons-nous que répéter mécaniquement des méthodes qui ont fonctionné pour d’autres, en d’autres temps ?
Il est urgent de retrouver notre propre voie, notre propre réalité, celle qui sommeille en nous et qui n’attend qu’à se dévoiler à travers les attributs divins conçus pour notre époque.
Car chaque époque a son dévoilement.
Chaque homme a son reflet.
Chaque cœur sincère est appelé à contempler le divin enfoui en son être tel qu’Il se manifeste à lui, en son siècle, en son temps.