
Naqshbandiyya
Cet article n’a pas vocation de vous expliquer l’histoire et les principes de la confrérie soufie Naqshbandiyya. Pour cela, nous vous invitons à consulter ce lien wikipédia. L’ouvrage « Genèse de la sagesse soufie », des éditions Albouraq, est également assez instructif.
Le but de cet article est plutôt de vous présenter la méthodologie de la Naqshbandiyya.
Généralement lorsque l’on demande ce qui distingue cette confrérie des autres, on nous répond le dhikr hafi (récitation silencieuse du nom divin Allah avec la langue collée au palais). En vrai c’est la réponse que nous obtenons partout. Et malheureusement cette réponse est incorrecte parce que même dans les autres confréries, dès lors que la contemplation est atteinte, le dhikr se fait silencieusement. En réalité même le dhikr silencieux disparaît pour laisser place à la contemplation. Le but à ce stade est de se taire et de contempler. Mais ça c’est une autre histoire, et nous parlons suffisamment de la contemplation dans les autres pages de ce site.
Ce qui distingue la Naqshbandiyya des autres confréries, est qu’elle est une tarika ruhani (basée sur le renforcement de l’esprit) alors que les autres confréries dont la silsila démarre avec Ali (et non Abou Bakr comme dans la Naqshbandiyya) sont des tarika nefsani (basées sur la pacification du nafs).
Est-ce qu’il y a une tarika meilleure qu’une autre ? La réponse est non. Chaque tarika a sa propre méthode, pour certains il est meilleur de suivre une tarika nefsani, et pour d’autres il est plus bénéfique de s’engager dans une tarika ruhani.
Maintenant nous allons vous expliquer ce qui distingue ces deux types de confréries soufies.
Tarika ruhani (Naqshbandiyya)
La Naqshbandiyya est une tarika (confrérie soufie) ruhani, dans le sens où le but est de renforcer l’esprit de l’itinérant (salik).
Généralement, avant de débuter dans cette tarika, le cheikh sélectionne soigneusement celui ou celle qui deviendra son disciple. Pour cela il lui est donné des litanies (dhikr) à réciter un à moment de la journée. Les litanies comprennent généralement des demandes de pardon (istigfar).
En fonction des rêves faits par le prétendant ou bien des états spirituels qu’il vit, le cheikh décide ou non de le prendre comme disciple.
Si l’aspirant reçoit l’autorisation d’entrer dans la voie Naqshbandiyya il devra en début de parcours accomplir des exercices spirituels lui permettant de renforcer son esprit.
La visualisation
La visualisation dans la Naqshbandiyya est une pratique méditative qui a pour but de développer l’imagination créatrice de l’aspirant. Il existe deux formes de visualisation que le mouride doit accomplir :
Teffekur-I Mevt
Dans cette méditation, il est demandé à l’aspirant de faire ses ablutions et de s’asseoir en direction de la kaaba les yeux fermés. Ici il doit imaginer qu’il est déjà mort, et que les anges viennent prendre son âme. Ses proches le lavent, l’habillent de son linceul blanc, et l’enterrent. Le voilà seul face aux anges Munkar et Nakir à qui il doit rendre des comptes. Cette méditation ne doit pas dépasser cinq minutes. Le but de cette pratique est de faire prendre conscience au croyant que la mort le guette de tout part et qu’il peut rendre son dernier souffle à chaque instant.
La rabita sur le cheikh
Ici le mouride s’efforce de visualiser le visage de son cheikh en s’imaginant bénéficier de son énergie spirituelle. Chaque aspirant accomplit cette rabita à sa propre manière. La rabita sur le cheikh peut être subie ou voulue.
Elle est subie si l’aspiration à accomplir la rabita sur le maître lui parvient naturellement à tout moment de la journée (en dehors de l’instant où il s’efforce de la faire). La cause de la rabita subie est le tawajouh. Le tawajouh est une forme de rabita accomplie par le cheikh à l’égard de son mouride via la plateforme de l’imagination créatrice où il lui envoie un flux d’énergie spirituelle avec comme but de renforcer l’esprit de l’aspirant.
La rabita voulue est celle réalisée consciemment par le mouride.
Dans la Naqshbandiyya, la rabita sur le cheikh, se fait principalement au degré de Fana Fi Cheikh (annihilation en le cheikh), le but du maître est de préparer le disciple au degré suivant qui consiste à contempler la lumière mohamedienne (Fana Fi Rassoul). Voyons cela comme un petit cadeau offert par le cheikh en début de parcours, afin de faciliter le cheminement du disciple.
Le dhikr des lataifs
Dans la Naqshbandiyya il est dit que chaque personne possède un corps spirituel en plus du corps physique. Le corps spirituel est composé de centres subtils (appelées lataifs). L’objectif est de donner vie à ce corps spirituel via la récitation du nom divin Allah silencieusement avec la langue collée au palais.
Il existe six lataifs, le passage de la récitation du nom divin Allah d’un lataif à un autre doit être généralement espacé de 6 mois à 2 ans. Cela dépend des prédispositions spirituelles du disciple, pour certains ça peut être plus long ou plus court. Si le mouride dispose d’un esprit puissant, il peut même obtenir l’autorisation d’accomplir le dhikr sur plusieurs lataifs en même temps.
Le premier lataif est appelé kalb (cœur spirituel) et il est situé sous le nombril gauche. Le deuxième lataif, désigné ruh (l’esprit) est situé sous le nombril droit. Le troisième lataif, sirr (le secret), est au-dessus du nombril gauche. Le quatrième lataif, hafi (le caché), est au-dessus du nombril droit. Le cinquième lataif, ahfa (le très caché), est au milieu de la poitrine.
Les cinq premiers lataifs ont pour but de perfectionner le Fana Fi Cheikh du mouride en rendant son nafs Mulhime. Ici l’aspirant peut ressentir le divin enfoui en lui, et contempler son cheikh dans le malakut. Mais à ce stade, l’aspirant est encore très dépendant de son guide.
Le sixième lataif, nafsi natika (l’ego), situé entre les deux sourcils peut réveiller le côté le plus lumineux du mouride tout comme son côté le plus sombre.
Ici, l’aspirant prend conscience de son nafs et de ses imperfections. S’il arrive à surmonter les épreuves envoyées à son nafs, il peut parvenir à contempler des fragments du lahut (l’essence divine) et poser un premier pas dans le Fana Fillah. En revanche, s’il subit les pensées parasites de son nafs, il devra traverser sa nuit noire de l’âme. Il n’existe pas beaucoup de mourides parvenant à surmonter la crise mystique, et c’est justement là que la voie soufie peut s’avérer être dangereuse. Le but à ce stade est de rendre son nafs Moutmainn, et cela peut prendre plusieurs années. C’est pourquoi il est nécessaire, pour le mouride, de suivre un cheikh suffisamment solide et capable de l’aider à surmonter cette crise mystique.
Le dhikr corporel
Même si le sixième lataif (nafsi natika) est partiellement allumé, et que le mouride peine à dépasser le cap de Nafsi mulhime, le cheikh peut quand même autoriser le disciple à accomplir le dhikr corporel. Ce dernier vient juste après nafsi natika. Il consiste à imaginer silencieusement tous nos membres réciter le nom divin Allah.
Nefy ve isbat
Ici le cheikh enseigne comment réciter la shahada “la ilaha illallah muhamedun rassulullah” en utilisant les différents lataifs maintenant éveillés par le disciple. L’invocation se fait le souffle retenu avec la langue collée au palais. Elle commence en bas, légèrement au-dessus du nombril, en prononçant silencieusement la première syllabe : “La”, et en la remontant par l’imagination jusqu’au centre de la tête. Puis le mouride prononce “ilaha” en la descendant jusqu’au deuxième lataif. La dernière partie de la formule “illallah” part de l’esprit pour se diriger vers le coeur. La récitation doit obligatoirement se finir en nombre impair, ça peut aller de 7 fois jusqu’à 21 voir plus en fonction de la durée durant laquelle le mouride peut retenir son souffle. Il doit compter le dhikr en ayant conscience du nombre (vukuf-I adadi) et non avec un chapelet. Elle doit se finir par la formule “muhammedun rassulullah”. A la fin de la séance l’aspirant doit réciter “ilahe ente maksudi ve rizake matlubi” (ô Seigneur Toi et Ton vouloir êtes mon but).
Le dhikr Nefy ve isbat renvoi à l’islam originel. Il est donc naturel qu’à ce stade le mouride parvienne au degré de Fana Fi Rassoul, où de la contemplation du cheikh il passe à la contemplation de la lumière mohamedienne.
Le nafs est devenu pleinement Moutmainn. Mais le cheminement ne s’arrête pas ici pour autant. Dorénavant, on attend de l’aspirant qu’il passe au Fana Fillah en l'amenant à perfectionner sa contemplation des fragments de Son essence en plus de rendre son nafs Radiyye.
La rétention du souffle dans la Naqshbandiyya
La pratique du Nefy ve isbat enseigne au mouride la rétention du souffle. Le but étant à ce qu'il arrive à retenir son souffle avec le temps à tout moment de son quotidien. D'un point de vue pratique, cette méthode est souvent utilisée par les maitres afin de pouvoir contrôler leurs états spirituels en plus de faire perdurer leur vigilance contemplative. C'est par une prise de conscience naturelle que cette rétention du souffle doit être pratiquée par l'aspirant (et non par la contrainte). Il peut arriver que certains disciples doués puissent l'accomplir avant qu'on leur enseigne le Nefy ve isbat. Ainsi, la voie peut leur faire découvrir cette pratique au stade des lataifs durant lequel les premières contemplations peuvent se manifester.
La mouraqaba (la méditation avancée)
La mouraqaba renvoie au stade de l’ihsan qui est décrit selon un hadith authentique “comme le fait d’adorer son Seigneur comme si tu Le voyais. Même si toi tu ne Le vois pas, Lui il te voit.”
Cette méditation avancée se compose de quatre étapes. Le passage d’une mouraqaba à une autre peut prendre plusieurs mois, ou plusieurs années. Tout dépend de l’intelligence que fait preuve le mouride dans la compréhension et la pacification de son nafs.
Mouraqaba Ahadiyet
Méditation sur le sens de ces versets coraniques :
1. Dis : "Il est Allah, Unique.
2. Allah, Le Seul à être imploré pour ce que nous désirons.
3. Il n'a jamais engendré, n'a pas été engendré non plus.
4. Et nul n'est égal à Lui".
(el-İhlâs)
Mouraqaba Maiyyet
Méditation sur le sens du verset coranique :
4.…Où que vous soyez, Il est toujours avec vous…
(el-Hadîd)
Mouraqaba Akrabiyyet
Méditation sur le sens du verset coranique :
16. Nous avons effectivement créé l'homme et Nous savons ce que son âme lui suggère et Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire.
(Kāf)
Mouraqaba Mouhabbet
Méditation sur le sens du verset coranique :
54. …Dieu fera surgir d’autres hommes qu’Il aimera et qui L’aimeront.
(el-Mâide)
En réalité, la méditation sur le sens des versets coraniques cités ci-dessus est un prétexte. Le but du cheikh est d’amener l’aspirant à perfectionner son imagination créatrice en contemplant quelques fragments de Son essence. Le degré de contemplation atteint dépend des prédispositions spirituelles du mouride, c’est pourquoi chaque itinérant vit la mouraqaba à sa propre façon. Avec le temps, cette contemplation s’opérera naturellement à tout instant de la journée quelle que soit notre activité. Le dhikr perd à ce stade son intérêt puisque l’on demande au mouride de Le contempler et non de L’appeler.
Les objectifs de la mouraqaba sont multiples :
-
Rendre son nafs Radiyye (satisfait)
-
Perfectionner la contemplation du lahut (fragments de l’essence)
-
Passer du Fana Fi Rassoul au Fana Fillah
-
Converger du cheminement vers Lui au cheminement en Lui
L’enseignement du mouride se terminera si ces objectifs sont atteints. Il atteindra alors le degré de Nafsi marziyye où il pourra contempler les attributs divins (contemplation du jabarut) conditionnés pour lui.
Bien évidemment, le véritable cheminement prendra fin qu’au moment de rendre son dernier souffle. D’ici là, le connaisseur se devra de surveiller son ego afin de ne pas rechuter dans les degrés du nafs inférieur. Le croyant devra ainsi faire preuve d’une extrême prudence.
Les avantages de la Tarika ruhani (Naqshbandiyya)
La tarika ruhani présente de nombreux avantages. En effet, l’esprit de l’aspirant peut se renforcer et accéder à des grâces spirituelles sans avoir à accomplir de grands efforts. En début de parcours, le mouride peut également avoir des aperçus de ce qui l’attend dans les maqams du nafs supérieurs. Si par exemple l’aspirant se situe à Nafsi mulhime (3ème degré de l’âme en soufisme), il peut s’il est prédisposé, vivre des états de contemplation ayant lieu au degré de Nafsi marziyye. Cela peut ainsi l’inciter à persister dans sa quête et à ne pas douter du secours divin.
Les inconvénients de la Tarika ruhani (Naqshbandiyya)
En revanche chaque aperçu d’un maqam du nafs supérieur a un prix, et dans la tarika ruhani le mouride peut également être confronté au revers de la médaille. Reprenons le même exemple que celui cité dans le paragraphe ci-dessus. Bien que le mouride se trouve au degré de Nafsi mulhime, en goûtant aux aperçus du maqam de Nafsi marziyye, il sera alors attendu de lui les exigences de ce sixième degré. Sauf qu’au départ, son nafs ne pourra pas répondre à ces exigences, alors son état spirituel s’occultera pour laisser place à un vide intérieur et une crise mystique qu’il devra surmonter par lui-même jusqu’à ce qu’il parvienne à ce degré. Et le processus de pacification du nafs pour atteindre le maqam en question peut s’avérer être long sur la durée. Il est aussi primordial de souligner que les exigences demandées à chaque degré de l’âme changent selon les personnes. Chaque aspirant a des lacunes propres à lui, tout comme chaque aspirant converge vers une réalité divine unique et distincte. Dans la tarika ruhani, le cheikh peut facilement renforcer l’esprit du mouride en lui permettant de contempler différents plans subtils. Mais parallèlement à ces grâces reçues spirituellement, il sera demandé à l’itinérant d’accomplir un travail du nafs. Sans quoi, il tanguera entre les vagues sans parvenir à trouver un équilibre psychique et spirituel. Il est nécessaire que le mouride fasse preuve d’intelligence dans la compréhension de son âme. Bien évidemment, l’intelligence ne suffit pas. L’aspirant a également besoin de l’aide divine (qui utilise le cheikh comme canal).
La tarika ruhani a également un autre inconvénient. En effet, il peut arriver que le mouride ait tellement des aperçus des maqams du nafs supérieurs qu’il peut penser avoir terminé l’enseignement. Il est important de préciser, que ces aperçus sont des états spirituels (hal) qui peuvent apparaître comme disparaître, et non des degrés (maqam) entièrement atteints. Pour maîtriser ces degrés il devra répondre aux exigences demandées à son nafs par ces maqam en question.
Tarika nefsani (autres confréries soufies en dehors de la Naqshbandiyya)
Deux choses caractérisent les tarika nefsani, la première est que leur silsila démarre avec Ali, la deuxième est que leur méthodologie repose sur la pacification du nafs.
Le but du cheikh d’une tarika nefsani, est de s’assurer que le mouride ait suffisamment pacifié son nafs avant de le faire cheminer à un degré supérieur.
Le cheminement dans la tarika nefsani peut être plus long, puisqu’il est plus compliqué de stabiliser son âme dans un maqam du nafs que de renforcer son esprit. Certains cheikhs disent même que la compréhension et la maitrise d’un maqam du nafs peut prendre en moyenne dix ans.
Un cheminant dans une tarika nefsani, n’a généralement pas des aperçus d’un maqam du nafs supérieur, en dehors de celui qui suit juste après le sien. Par exemple, s’il est à Nafsi levvame, il peut avoir un avant-goût de Mulhime, mais n’aura en aucun cas un aperçu de Moutmainn, Radiyye, ou bien Marziyye. Mais là où la tarika nefsani est intéressante, c’est que lorsque le cheminant atteint (par exemple) Moutmainn, il y restera totalement et pleinement. Il est peu probable qu’il rechute à un degré inférieur, contrairement à la tarika ruhani où la stabilisation dans un maqam du nafs n’est pas totale à moins que le mouride fasse de grands efforts.
L’évolution du mouride dans la Tarika nefsani
Chaque fois que le mouride franchit un degré du nafs, il reçoit un nouveau nom divin à réciter de la part de son cheikh.
Il existe au total sept degrés. Nous évoquons dans ce site et cet article que les six premiers degrés. Veuillez cliquer sur les liens affichés ci-dessous pour obtenir une description détaillée de chaque degré.
Les avantages de la Tarika nefsani
Le principal avantage offert par la tarika nefsani, est qu’il préserve le mouride d’une ouverture spirituelle, comprenant des exigences du nafs liées à ce maqam, trop lourdes à supporter. Autrement dit, c’est une méthodologie où l’on n’y met pas la charrue avant les bœufs. Le cheikh attend patiemment que le mouride prenne le temps de comprendre, de digérer, et de maitriser pleinement le maqam du nafs dans lequel il s’y trouve avant de le faire passer à un niveau supérieur. Quitte à ce que cela prenne plusieurs années…
Lorsque le cheminant d’une tarika nefsani atteint un nouveau degré du nafs, la probabilité qu’il s’y maintienne est plus élevée que dans une tarika ruhani.
Les inconvénients de la Tarika nefsani
Le cheminement dans la tarika nefsani est plus long et plus lent. La maitrise d’un maqam du nafs prenant plusieurs années, il n’est pas rare d’y voir des mourides abandonner leurs efforts en cours de parcours. De plus, ils peuvent montrer quelques signes de désespoir sachant qu’ils n’ont pas des aperçus des degrés supérieurs pouvant les réconforter. Comme dans les autres confréries, il est nécessaire pour les mourides de suivre un guide soufi suffisamment instruit.
Au final c’est Lui qui guide, et tout n'est possible qu'avec Son aide…Il suffit de la Lui demander…
« La Naqshbandiyya commence là où les autres voies s’arrêtent »
Cette phrase, emblématique dans les cercles naqshbandis, revient fréquemment au sein de la confrérie. Mais que signifie-t-elle réellement ? Est-elle l’expression d’une prétention élitiste ? Un simple slogan aux accents mystiques, destiné à séduire les âmes en quête d’absolu ?
Beaucoup la répètent sans en saisir la portée réelle, la prenant au pied de la lettre sans comprendre la subtilité qu’elle recèle. Il est donc nécessaire d’en éclaircir le sens, car si cette affirmation peut sembler vraie à première vue, elle mérite une analyse plus nuancée en profondeur.
La Naqshbandiyya se distingue des autres voies soufies par sa nature essentiellement ruhani, c’est-à-dire une voie de renforcement de l’esprit. Sa méthode repose principalement sur le développement de l’esprit (rûh) et sur l’intensification de la présence divine intérieure via le travail sur les lataifs (points subtils répartis dans le corps). Le travail sur le nafs (l’âme passionnelle), bien qu’essentiel, est laissé à l’initiative du disciple : il lui revient de s’y consacrer de manière autonome, en parallèle du cheminement initiatique.
À l’inverse, les autres confréries en dehors de la Naqshbandiyya dites nefsani concentrent leurs efforts initiaux sur la purification du nafs. L’élévation spirituelle, dans ces voies, intervient généralement à un stade plus avancé, une fois que l’âme a été suffisamment pacifiée.
Alors, pourquoi les Naqshbandis affirment-ils que leur voie commence là où les autres s’achèvent ?
La réponse réside dans l’expérience même du cheminement. Dans les premiers temps de l’initiation naqshbandie, le disciple peut goûter — souvent brièvement — à des états spirituels élevés, que d’autres confréries n’atteignent qu’après de longues années de lutte intérieure. Ces états correspondent aux niveaux supérieurs du nafs, tels que Nafsi marziyye ou Nafsi safiyye : contemplation de la Présence divine, amour pur et désintéressé pour Dieu, rêves annonciateurs de bénédictions, perception de la beauté divine etc…Chacun les vit à sa manière…
Cependant, ces expériences ne sont en rien un acquis définitif. Elles ne sont offertes qu’en avant-goût, comme une miséricorde destinée à éveiller l’aspiration du cœur. Car dans cette voie, rien n’est gratuit : ces états sont conditionnés par une exigence de transformation intérieure réelle.
Le disciple est ainsi invité, parfois de manière abrupte, à se conformer aux standards élevés des stations qu’il a entrevues. Il devra en assumer les épreuves et fournir les efforts nécessaires pour s’établir durablement dans ces états. Or, beaucoup échouent à soutenir ces exigences sur la durée. L’enthousiasme initial cède alors la place à une redescente spirituelle : certains reviennent à Nafsi Mulhime, voire à Nafsi Emmare, selon la maturité de leur âme.
La véritable progression consiste alors à reconstruire, pas à pas, ce qui avait été entrevu fugacement au début. Cela peut prendre des années, voire toute une vie. Et selon un adage naqshbandi, les états de grâce entrevus aux premières étapes sont ceux que l’on retrouve au moment du dernier souffle – s’ils ont été travaillés et intégrés.
En conclusion :
La Naqshbandiyya commence-t-elle véritablement là où les autres voies s’arrêtent ?
La réponse est oui, mais à une condition : cette avancée initiale n’est qu’une ouverture temporaire, une promesse, et non une fin en soi. Elle marque le point de départ d’un travail long, exigeant et profondément transformatif.
Ce n’est donc pas une affirmation de supériorité, mais plutôt un rappel de la nature singulière de cette voie : directe, intérieure, mais rigoureuse et sans concessions.