
Distinguer les deux joies
La voie soufie nous enseigne une leçon fondamentale : la distinction entre ce qui procure du bonheur à notre nafs (l’âme charnelle) et ce qui élève notre esprit (ruh).
Nombreux sont ceux qui confondent ces deux sources de satisfaction. Certains vont même jusqu’à penser que ce qui réjouit leur nafs est également un facteur d’élévation spirituelle, les rapprochant ainsi du Divin.
Prenons un exemple parmi tant d’autres :
Imaginons une personne déclarant avec enthousiasme : « J’ai assisté à un concert soufi ; les chants étaient sublimes, le ney jouait à merveille, les émotions étaient intenses. »
Cette personne est persuadée d’avoir vécu une expérience qui l’a rapprochée de Dieu, en pensant que c’est son esprit qui a été touché. En réalité, c’est son nafs qui a été comblé.
Cette confusion se retrouve dans une infinité d’autres situations.
Prenons un autre cas :
Un homme affirme : « L’amour de la femme que j’aime renforce mon esprit et me rapproche de Dieu. »
Vraiment ?
Et si l’on venait à lui ôter cette femme, que ressentirait-il ? Si cet amour renforçait véritablement son esprit, alors sa disparition ne devrait pas susciter un chagrin accablant.
Il est donc primordial de ne pas confondre nafs et esprit.
Comment reconnaître la joie de l’esprit ?
Le critère est simple : ce qui fortifie l’esprit commence généralement par contrarier le nafs. C’est en persévérant avec patience que l’âme finit par s’élever et trouver la paix véritable.
Toutefois, et j’insiste sur ce point,
À un certain stade de progression spirituelle, le disciple acquiert une telle connaissance de son nafs et de son esprit qu’il parvient à édifier un pont entre eux. Ce fut le cas du Prophète qui, selon un hadith, déclara : « Il m’a été donné d’aimer, de votre monde, trois choses : les femmes, le parfum, et la prière qui est la joie de mon cœur. » Il parvenait ainsi à établir un pont entre les plaisirs du nafs et ceux de l’Esprit : ce qui réjouissait son âme (dans les limites de la Loi) nourrissait en même temps son élévation spirituelle.
Dès lors, le nafs commence à se mettre au service de l’esprit, et ce qui procure du bonheur au premier peut alors contribuer à l’élévation du second.
Mais cette harmonisation ne survient qu’à partir du stade de Nafsi moutmainn– l’âme apaisée, celle qui commence à goûter aux délices spirituels. Autrement dit, ce niveau n’est atteint qu’après de longues années de cheminement intérieur.
Cela étant, une vigilance constante demeure nécessaire…
Tout dépend en effet de la manière dont nous gérons les plaisirs du nafs.
Écouter une musique agréable procure une satisfaction immédiate au nafs, mais si cette énergie positive est réinvestie pour purifier le cœur et intensifier la présence divine, alors cela devient un bienfait.
En Soufisme, l’objectif ultime doit rester la contemplation de Sa Face.
Nafs et dopamine
Les plaisirs liés au nafs peuvent être assimilés aux satisfactions éphémères provoquées par une augmentation de la dopamine dans le cerveau.
Le nafs est soumis à l’influence de cette substance, dont le niveau s’élève dès lors qu’un plaisir immédiat est ressenti – ce plaisir variant d’une personne à l’autre. Toutefois, il demeure transitoire et s’obtient souvent au détriment de l’esprit (qui, lui, est lié à la sérotonine).
La voie soufie nous exhorte ainsi à fortifier notre esprit plutôt que notre nafs, afin de nous affranchir de ces satisfactions fugaces.
Beaucoup tentent d’échapper au stress en cherchant des plaisirs immédiats qui stimulent la production de dopamine. Pourtant, cette quête incessante ne fait qu’entretenir l’anxiété et aggraver un stress chronique, freinant ainsi tout progrès spirituel et toute capacité à affronter l’adversité.
Dieu veut pour nous un bonheur durable, et non de simples instants de joie passagère. Ce n’est qu’en atteignant cet état de félicité permanente que nous pourrons Le contempler pleinement.
Esprit et sérotonine
Fortifier l’esprit par le souvenir de Dieu (dhikr), la prière et la contemplation stimule la production de sérotonine dans notre organisme. Cette substance favorise un état de plénitude et de sérénité intérieure.
Grâce à cette harmonie, nous développons une meilleure résistance au stress et gagnons en empathie, tant envers nous-mêmes qu’envers autrui.
C’est précisément pour cette raison que la voie soufie insiste tant sur la pacification du nafs. Car en l’apaisant, nous permettons à notre esprit de s’affermir et de rayonner.